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MORA PROKAZA – By Chance

MORA PROKAZA – By Chance

Robin

18 août 2020

Pas de commentaire

MORA PROKAZA

(Biélorussie)

By Chance

Label : Season Of Mist

2020

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Avertissement au lecteur : contenu explicite, abordant de multiples thèmes (sexe, drogues, violences…)

Pensées et Viscères

Parlons esthétique

Je m’en fous de tout ça

Il y a des groupes qui trouvent leur style

Je veux juste m’y engouffrer

Leur style c’est leur personnalité

Envahis-moi de ténèbres

Le caractère unique de leur musique ou de leur démarche artistique dans leur ensemble

Plonge-moi dans un noir aveuglant, il faut te taire, perdre haleine et hurler, saturer mon cerveau bien fait

Mais cela n’est pas créer une esthétique

Il faut que tu le répètes encore, fais-moi bruit et noirceur, bruit et noirceur, enfin ! Fais de moi ton secret.

Quels sont donc les ingrédients de la création d’une nouvelle esthétique ?

Rends-moi lâche, rends moi fier ! Rends-moi à toi ! Fais-moi naître dans l’ordure de ta sagesse !

L’esthétique c’est une chose, un phénomène artistique, culturel, tangible et vérifiable.

Tu ne me fais plus dormir. Au-dessus de moi tu me scrutes, ton sourire me dévore, ton sourire me dévore.

C’est une pensée qui prend forme de manière concrète dans notre monde et qui va se traduire de manière formelle. Elle est régie par des codes, comme autant d’ingrédients nécessaires à sa concrétisation, au plus près de sa forme abstraite originelle, afin que la forme soit au plus près du fond. L’esthétique, c’est l’enveloppe formelle et matérielle d’une idée, d’une pensée.

Combien de fois j’ai vomi pour toi, combien de fois j’ai éjaculé pour toi ?? Pas assez, pas assez, jamais, jamais assez !

Ce qu’il y a de passionnant avec ça, c’est alors de constater les interactions entre l’abstrait et sa concrétisation. Comme si l’idée muait lorsque nous tentions de la faire venir au monde…

Entouré par toi, pourquoi rechercher autre chose ? Je suis bien seul en ta compagnie ! Ils ont essayé, ils ont essayé de m’extirper de toi, je n’ai pas trahi notre lien, j’ai arraché le visage de l’un d’eux.

Ainsi, l’Histoire de l’Art et des formes regorge d’anecdotes sur le fait qu’un artiste, ou artisan, avait une idée et a utilisé une technique pour que celle-ci puisse se concrétiser et être partagée.

Tu m’entoures et deviens possessive à mesure que tu deviens une obsession

Mais il arrive que le trajet inverse soit également fait. Les limites matérielles obligent l’artiste à transformer sa vision ou son idée initiale. Quelquefois sur des détails (le requin de Jaws), d’autres fois sur un aspect crucial de l’oeuvre, la transformant ainsi du fond à la forme (pour rester dans le cinéma, l’ensemble de la saga Alien est un bras de fer entre visions artistiques folles et ambitieuses et opposées selon les réalisateurs, avec des enjeux financiers complètement fous).

Alors je sors, je sors et je n’arrive pas à marcher, je me demande quel est ce monde. Je suis sûr de moi et sais qui je suis en fait, mais chacun des passants n’est qu’un brouillard hasardeux se traînant, alors je me tords de rire pendant que tu convoites leur sérénité derrière mon oreille.

Ainsi, le monde selon Picasso est un inextricable labyrinthe de sensations et de perceptions faussées dont l’unité ne peut qu’être saisie par l’Art. Tu veux voir l’entièreté d’un corps dans l’espace ? Regarde certaines peintures cubistes et ne te fie pas à la perception que la Nature t’a assignée.

Alcool, ça ne fait rien, héroïne, à peine une piqûre qui gratte… Mais toi, oh oui, toi… Dans mes veines tu te prélasses…

Je crois que vous avez donc compris ce qu’est l’esthétique. Bien sûr, il y a des esthétiques superficielles qui n’ont pas cette prétention d’être une vision du monde ou d’un phénomène, d’une idée, ou même humblement d’une interrogation. En ce sens, peut-on considérer la Tektonik comme une danse ? C’est à dire comme un art ? Cela a-t-il du sens ? Au sens purement artistique sans doute, c’est un composite de plein de mouvements hérités d’autres danses, témoignant d’un melting-pot artistique certain dans un lieu et à un temps donné. Mais où est la folie de l’ambition de percevoir le monde, où est l’Idée ? En ce sens, culturellement, la Tektonik est intéressante, artistiquement, elle n’a aucune valeur. On parle des Hipsters ?

Je sens la chose ramper, je reste cloué au lit, et j’écoute, j’écoute ces grincements, j’écoute ses pleurs puis ces rires, puis ses pleurs, puis ses rires, puis ses pleurs, … Et alors je souris, terrifié, et je bande aussi, le sang est partout.

L’Idée était-elle là avant le monde, ou le monde a-t-il insufflé l’Idée aux artistes ? En ce sens l’artiste n’est-il qu’un simple ingénieur destiné à reproduire pâlement toutes les forces, les énergies et les sensations offertes par la Nature ? Ou a-t-il cette capacité de transcender toutes choses et de faire découvrir ce qui se cache derrière les perceptions mensongères ?

Tu m’as fait tout découvrir, alors tu me lis des livres, des poèmes, et plus rien n’a de sens, j’oscille entre pleurs et fous rires. Est-ce là ton monde à toi ? Arrête de me raconter, parle-moi, arrête de dire la vérité ! Mens-moi ! Regarde-moi ! 5 kilos dissous en 9 jours, ces mots là me font disparaître ! Disparaître… Mon corps est une illusion, n’est-ce-pas ma Vérité ? Ce soir ? Dehors ? Qu’importe, c’est ce soir que tu m’emportes à nouveau, ce soir que je sors de la Tromperie.

Corps illusion, cesse de sourire.


Viscères, corps, sens et tromperies

Mais l’Art n’est pas la Vérité et reste une sensation terriblement humaine (encore), et c’est bien souvent une arnaque mystique ou spirituelle. On pourrait se dire, si nous étions de purs animaux rationnels, uniquement gouverné par la Raison (brrrr), que nous accordons 0,5 pour l’effort à l’artiste devant les planches de Miura, les toiles de Bosch ou de Courbet, et les pages de Baudelaire, lui qui n’est qu’un fainéant se masturbant dans ses propres tourments de bourgeois rapaces.

Pourtant l’Art va donner forme à une Idée et cette Idée a comme berceau la conscience. Or, la conscience a besoin systématiquement d’être confrontée à elle-même et à ses limites, et d’interroger les perceptions qui la font exister… Alors, aussi misérable que puisse être un Baudelaire, aussi paranoïaque et puant que puisse être un Polanski, aussi colérique et insupportable que puisse être une Despentes. Ils sont des artisans d’une Illusion qui offre une nouvelle peau, de nouveaux yeux, un nouveau sang et un nouveau cerveau comprenant cœur, tripes, et nous empêchant d’être une espèce soumise à la Raison, au pragmatisme et à la logique froide et implacable de ceux ci.

Rien de ce que je dis là n’est novateur ou puissamment réfléchi, c’est une base de questions et de certitudes éphémères appelées connaissances qui m’ont permis d’appréhender l’album. Je vous propose de le regarder d’un peu plus près !

Oui j’y viens ! Mora Prokaza ! Enfin on y touche, et on va bien le tripoter ce truc même ! Ah ! Juste avant d’en parler franchement, retenez bien ceci : l’idée de Beau dans l’art n’a pas d’autres finalités que la beauté, donc le Beau contient son propre but.


Invocation de l’abstrait, alchimie du miracle

Au concert de Shining du Motocultor en 2018, je me suis fait cette réflexion : le mec a une attitude de rappeur avec sa bouteille de Jack Daniels, et puis le Black à capuches… On se rapproche du Ghetto… Et la déprime de PNL, ce n’est pas une vision de blackeu sur la nature humaine sans déconner ??

Bref, je suis surpris que ce que propose Mora Prokaza n’ait pas vu le jour avant… Il aura fallu attendre 2020 avant qu’un groupe de Black Metal ose pour de bon de mettre une influence Ghetto et Hip Hop assumée, tant dans l’esthétique visuelle que dans la musique. Cela me surprend donc… Et ça vient de Biélorussie, et le mec a écouté MHD et bien d’autres.

À l’écoute de Mora Prokaza, on pense inévitablement à l’Horrorcore : les notes malsaines, l’ambiance malaisante, l’ironie désespérée, c’était un genre qui dans le hip-hop avait déjà bravé des frontières. 2020 ! 2020, pour que je reconnaisse enfin un véritable apport musical et pas seulement d’attitude, une véritable fusion de style que peu (personne) ont osé croiser.

Mais si ce n’était que ça… Le plus fascinant c’est que Mora Prokaza crée sa propre esthétique. Le groupe invente :

  • Un rap hurlé à la cadence infernale, des phrases répétées comme des samplings de la folie qui traverse le chanteur.
  • Des instruments atypiques utilisés non pas pour être originaux mais pour créer un fond musical s’apparentant à une boucle (évoluant peu donc) qui permettront au chanteur de mettre en avant son interprétation.
  • Les rythmiques aussi étranges, et les montées en puissance des morceaux, où le côté Black Metal dans les instruments ne surgit que pour mieux se retirer ensuite.
  • L’ambiance inédite ou l’on n’est ni dans une cave, ni une crypte, ni une église, ni en Enfer ou que sais je encore… On est loin de tout ça, une ambiance nouvelle, psychotique certes (et ça ce n’est pas nouveau) mais ironique aussi (presque trollesque par moments) puis à nouveau très sérieuse. Il faut s’imaginer dans une fête foraine un peu pourrie où les gens sont heureux de ne pas s’amuser… La seule image qui me vienne en tête.

Mora Prokaza conserve uniquement le côté « montée en puissance » sur certaines compos et des riffs de guitare aux mélodies malsaines. Même son crié phrasé sort vraiment du lot : plus puissant qu’un Immortal, moins plaintif qu’un Burzum, moins « evil » que l’ensemble des formations, on sent un jeu s’installer, une conversation éprouvante se faire : on hurle, on parle, on rit, on murmure, on invective, on insulte, on se rapproche… On serait presque dans du théâtre.

Le groupe n’a rien laissé au hasard dans sa musique :

  • des instruments traditionnels, oui, mais pas tout le temps,
  • des instruments fantaisistes, oui, mais pas pour les mettre en valeur,
  • des montées en puissance, oui, mais tu ne les verras pas tant venir que ça car on te coupera tout avant,
  • des musiques courtes et expéditives, pas d’epicness, pas de glauque appuyé ou surjoué,

J’ai du mal à ne pas voir l’intérêt de tels apports, de tels contrecoups musicaux, on a tellement l’habitude de tout entendre, que l’inhabituel peut sonner alors comme mauvais… Sauf que ce n’est pas le cas ici… Pas d’escroquerie, Mora Prokaza s’est construit ses propres codes tant musicaux que visuels, on y aperçoit du black et ce côté trap, on y perçoit d’énormes libertés prises avec les deux genres en questions…

Cette combinaison étant en soi déjà audacieuse elle aurait pu constituer le principal intérêt de cet album et de ce groupe.

Mais moi ça ne me suffit pas.

Vous vous rappelez pourquoi il y a des codes formels dans l’Art ? Pour que ça colle avec le fond. Et Mora Prokaza propose de singulières idées.

  • Rien à foutre du passé et de l’Histoire des dieux nordiques ou des dieux biélorusses ;
  • Rien à foutre de la spiritualité et du sacrifice pour une quelconque mystique cosmique anarchique ;
  • Rien à foutre de la politique : ni communistes, ni nazi, ni rien du tout ;
  • Rien à foutre des riches ;
  • Rien à foutre des pauvres ;
  • Rien à foutre de la dépravation comme philosophie de vie ;
  • Rien à foutre de Satan ;
  • Rien à foutre de la haine, du dégoût, de la lassitude ou bien du désespoir ;

Mora Prokaza ouvre une voie nouvelle, il s’en vante d’ailleurs (voilà un code bien connu celui de l’ego-trip), il s’en moque aussi, il se moque de lui, de vous, de moi. Le nihilisme a son paroxysme, ou quand la fin nous fait nous tordre de rire même pas par sadisme, parce que tout est blague, parce que tout est rien, parce que tout est Black.

Une nouvelle attitude un nouveau rapport au monde et à soi même… Peut-être… Nous verrons… Le temps de 33 minutes c’est certain.

Avant que le groupe devienne possiblement Église et Sanctuaire il faut le piller tant qu’il sent la fraîcheur, tant qu’il est plein de suie, de gras, de noir, avant qu’il soit poli par la critique les nombreux bofs qui sans comprendre, condamneront, sans comprendre, aimeront, oups…


Spleen et Idéal

Trop tard. Mora Prokaza s’émancipe de son environnement culturel, musical, éthique, social.

Finalement y a pas plus Black Metal et plus libertaire !

Ne pas être le produit de son environnement c’est peut être ça la folie artistique, la Beauté Absolue : le pied de nez à l’anatomie, au temps, aux pensées conditionnantes qui nous gouvernent, à notre place dans notre société, à notre rapport à celle-ci, aux souvenirs qui nous façonnent !

J’aime le croire… et puis, impossible n’est pas biélorusse.


Robin

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