Chronique

LES INFRAS MONDES (part I) CELTIC FROST – Monotheist

LES INFRAS MONDES (part I) CELTIC FROST – Monotheist

Robin

8 juillet 2019

Pas de commentaire

CELTIC FROST

Monotheist

Date de parution : 2006

Label : Century Media records


Une planète semblant bénigne

Bonjour Capitaine, Mère nous a réveillé car nous allons passer proche d’une planète à la force gravitationnelle exagérément puissante par rapport à l’estimation que nous avons de sa masse gravitationnelle ! Nous n’allons pas pouvoir éviter l’atterrissage forcé… au vu de l’analyse, il n’y a que des cailloux et un froid glacial sur ce rocher… Putain c’est bien notre veine…  Cela semble sans danger pour autant je suggère que nous nous y posions, son hostilité est moindre comparé à beaucoup d’autres… Bien amorçons la descente…

C’est ainsi  que j’ai découvert l’album Monotheist de Celtic Frost : une planète qui ne semblait clairement pas accueillante, mais pas bouleversante pour autant… Les extraits entendus ne m’avaient ni convaincu que j’étais face à un chef d’œuvre ni que j’étais face à une arnaque, l’album existait depuis 7 ans et j’y prêtai peu attention, seulement sa force d’attraction était déjà là : l’aura de cet album et le nom de ce groupe m’attiraient irrémédiablement vers Monotheist, je le commandai donc…

Rien à signaler

Capitaine nous ne signalons rien de particulier, l’atterrissage s’est bien passé, on dirait la lune, un environnement hostile mais explorable, aucune bactérie aucune vie…. Peut être pourrons nous en savoir plus si nous sortions pour une missions de reconnaissance ? Très bien enfilez vos combis, on va un peu explorer…. Allo Capitaine à priori rien du tout, des rochers, beaucoup de crevasses… Pas de quoi s’arrêter je me demande comment une planète aussi insignifiante a pu détraquer nos systèmes et attirer ainsi notre vaisseau… Continuez à explorer…

Oui je l’avoue en écoutant plus attentivement cet album je n’ai rien ressenti de particulier… D’accord c’était sombre mais bon, j’avais déjà entendu plus glauque… J’avais déjà entendu plus violent aussi… Plus technique, plus anxiogène, bref, l’album ne me satisfaisait aucunement : pas assez violent, pas assez ambiant… Je ne comprenais pas la force qu’il pouvait avoir tant sur la critique que sur les personnes à qui j’en parlais… Je me gardais bien d’éveiller les soupçons sur le fait que j’étais indifférent à l’art du quintet suisse… J’insistai pourtant dans son exploration…

Froideur technologique

Il semble qu’il y ait une structure qui n’a rien à voir avec le reste de la géographie de la planète… On dirait… Je ne sais pas c’est étrange… ça monte assez haut, une sorte de montagne à deux sommets, mais ce n’est pas de la roche, plus on se rapproche on distingue des sortes de traits, de rainures sur la surface… Attendez…. On dirait que cette forme étrange est composée de câbles, de tailles différentes qui convergent vers un trou, une entrée possible à l’intérieur… Tout ceci est d’une étrange symétrie, les câbles sont abimés et parfaitement symétriques….

La première chose que j’ai entendu en écoutant cet album, c’est cette froideur… et ces riffs simples et répétitifs, qui dessinaient une mécanique auditive implacable : sans chaleur les riffs s’enchainent et se répètent, sans passion et avec une lourdeur solennelle qui les rendent tout aussi entêtant qu’éprouvant… On a envie de sentir l’énergie d’un Thrash metal groovy, mais ce n’est pas le cas… La froideur du son et sa grandeur rend les riffs intensément linéaires, linéaires n’étant pas synonyme ici d’ennui… La démarche du groupe est, dès les premiers moments, de nous faire ressentir une aliénation, un pattern froid et implacable de saturations et de rythmes mécaniques ou l’homme et le vivant n’a pas sa place (citons les premières secondes de la chanson d’ouverture Progeny, le riff principal de Temple of Depression, les riffs thrash d’Ain Alohim la chanson entière Domain of Decay).

Cette sensation perdure tout le long de l’album, mais bien évidemment ce n’est pas le seul élément intense qui y demeure…

La folie divine

Nous entrons dans ce qui ressemble à une entrée là ou tous les câbles convergent… C’est étrange une fois rentré, l’intérieur devient visible alors que lorsque nous nous tenions à l’entrée, nous pensions avoir besoin des lampes car c’était un véritable trou noir. Maintenant que le seuil est franchi, nos lampes ne servent à rien… c’est un long dédale, c’est étrange… Les câbles semblent suinter, il y a un important taux d’humidité, tout semble humide… On continue à avancer Capitaine, le couloir de câble est à hauteur d’hommes… Il s’élargit… Nous nous trouvons dans une immense pièce, c’est étrange les parois sont toujours des câbles mais on distingue des rochers de la planète aussi, des excroissances rocheuses qui ont cassé les câbles, ça y est nous voyons le point de convergence des câbles… Mince qu’est ce que c’est que ça ???? On dirait une roche en forme d’amande… Noire, nos lampes ne l’éclairent, on dirait un trou spatial ! Les câbles y convergent et y rentrent tous… C’est saisissant… Terrifiant, je sais pas pourquoi je ne me sens pas bien, j’ai l’impression d’un danger… J’entends… Il y a un son qui sort de ce « granit trou »… On entend comme, je sais pas, un mélange de cris et de chants…

Puis au delà du froid de la mécanique, et du non humain, que la musique peut revêtir, il y a autre chose… quand on se concentre sur les paroles, sur l’interprétation, sur les voix… Il y a de la haine, une puissante haine de tout ce qui vit, de tout ce qui compose ce monde, ainsi les vociférations à 1 : 59 sur Ground. Il y a des moments ou les instruments deviennent haine sacrée et dont la mécanique froide laisse place à une grandeur émotionnelle qui nous fait sentir petit face à cette puissance aussi belle qu’intense. C’est comme si tout le chemin pour atteindre ces moments de grandeur nihiliste était une implacable voie de mécaniques, et une fois arrivée, la récompense abjecte devient tellement importante que la folie gagne ! Dès la première chanson cet élément de la musique du groupe est bien là et apparait à 3 : 14 : une guitare flottante, lancinante et qui disparait aussitôt telle une apparition… L’avènement d’une folie haineuse divine à 2 : 25 sur Ground et la question répétée jusqu’à l’aliénation totale finissant inscrite sur les parois d’esprits damnés… Dans Os Abysmi Vel Daath on visualise des déserts de tristesse et de nerfs, un grand tout convergeant vers un son qui déforme les espaces et créé : l’Ohm, insupportable, puissant et cassant l’individualité ; et le désir se perd dans ce puissant vortex à 4 : 00 assiégeant chaque infini ; ressurgit alors la négation totale avançant tranquillement vers nous… jusqu’à la déliquescence de tout. De la noirceur encore et encore avec des riffs incantatoires d’une grande tension, d’une énergie retenue aux notes dérangeantes, solennels par l’aspect massif et puissant, écrasant, dont le point d’orgue est atteint à 6 : 00 sur Synagogae Satanae, puis ces chœurs intervenant à 8 :30 annonçant la venue des ténèbres sensuelles et glaçantes 

La Folie Intime

… Capitaine nous avons fui, nous sommes dans les dédales du vaisseau, nous sommes perdus, me recevez vous ? On entend comme quelque chose qui nous poursuit, ça halète et ça hurle derrière nous… Oh mon dieu, ce n’est pas autour de nous, j’ai perdu tout le monde je suis seul, j’entends ma respiration, que ma respiration, je suis perdu dans ces couloirs… il n’y a plus que moi… et ces voix de tout à l’heure elles sont en moi elles me murmurent des choses… Je… Elles me connaissent, ma nature, elles me disent… Tout

Tous ces dédales de riffs froids et ces patterns de batterie sans âme, ces rares et intenses moments d’élévation, ne pourraient avoir eu un impact aussi important si l’interprétation de Sir Gabriel Warrior n’était pas aussi puissante ! La bête c’est lui ! Il hurle et vocifère ses paroles tantôt rageuses et désespérées, tantôt emprunt d’une sagesse à la noirceur insondable dont les éclairs noirs de vérité viennent nous brûler la cervelle… Plus encore, ce qui constitue un amas hétéroclite de connaissances et de références s’harmonisent alors pour nous livrer un savoir proprement infernal. Les images poétiques convoquant toujours les sensations ou bien des lieux cyclopéens où naissent et perdurent les conflits intimes d’une humanité réduite ici à une entité manipulée par sa propre nature, se tourmentant et s’aveuglant d’une lumière déformant tout savoir et trompant la conscience. Et lorsque l’Humanité n’est réduite à rien, Sir Gabriel devient la terreur même, les forces infernales qui tourmentent chair et âme…

En musique cela se traduit par des sonorités indus qui viennent parasiter la mécanique du groupe : on retrouve donc des sons « venus d’ailleurs » sur A Dying God coming into human flesh à 3 : 40 et qui s’insinuaient déjà à 2 : 00 dans cette mécanique ; prenant plus de place, ces sons nous laissent entrevoir le processus de gestation des ténèbres venant s’enfanter d’elles mêmes en la chair, en la vie, jusqu’à l’accouchement à 5 : 00. Tout le long de la pièce Drown in Ashes, des sons étranges parasitent subtilement l’espace sonore, et nous fait assister à une agonie de l’esprit… Temple of Depression commence par un souffle mécanique et des rythmiques froides résonnant au loin avant de nous asséner leur implacable logique destructrice et ce son à 0 : 53 maltraitant nos nerfs devenant alors à 1 : 22 un son étrange spatial… et le martèlement reprend… le martèlement des vérités de ce monde enfoncé avec une efficace froideur… Jusqu’à l’implosion de l’être ployant à 2 : 52 annoncé par un son des plus terrifiants. Tottengott, ou une folie hystérique devient alors l’annonce du chaos chuchotée à nos oreilles grimaçantes…

La désespérance

Capitaine… Je reviens… Je sais comment sortir de là, je ne sais pas où sont les autres… Les câbles se meuvent… Ils ne convergent plus en un même point certains se détachent… Qu’avons-nous fait… je… Je dois monter, en haut de cet édifice il y a quelque chose… Capitaine… Elle approche… elle avance vers vous, enfuyez vous, nous maintenant nous faisons partie de son monde… Vous vous ne savez pas… Fuyez !!!!

La mélancolie… Cette voix féminine d’un au-delà, c’est le grand tout de l’album ! Le mysticisme, la somme de connaissances, la haine, la mécanique, la puissante noirceur, les images… Comme si au fond tout cela n’était qu’un voile d’imaginaire pudique pour cacher le Désespoir, la véritable Bête : la Dépression, le trou noir, le géniteur du rien… Le néant rampant sur une  biologique absurde….

Ici, la Dépression, si belle si intense si prenante, discrète et pourtant finissant par emporter tout, comme en témoigne le final de l’œuvre  intense et discrète ; signant sa sensuelle victoire ; son attractivité défiant nos forces les plus vives, mettant à terre toute intelligence et tout génie… Les prémices de sa victoire totale sur le Tout se font alors remarquer sur Drown in Ashes, ou sa présence côtoie les sonorités indus de la folie d’un monde dont nos yeux ne perçoivent encore rien, comme si les câbles et des réseaux nerveux ne pouvaient alors que converger pour dessiner une silhouette élégante et rassurante, féminine, qui chante la damnation et la souffrance … Elle est là toujours présente sur Abysmi Vel Daath à 2 : 37 elle erre omniprésente, à 6 : 10 elle devient la compagnon intime et ésseule les êtres au milieu de l’anéantissement…

Son plus grand moment de gloire est la chanson Obscured ou sa puissance mélancolique envahit même les instruments pour créer la chanson la plus lyrique de l’album…

Dernier survivant du Nostromo

Œuvre complexe, accessible dans sa musicalité, beaucoup moins dans son intensité qui se laisse petit à petit révéler. Celtic Frost nous offre un album-monde dont vous n’aurez jamais fini d’explorer les thématiques et vos propres images mentales que cette musique vous fera construire tout au long de votre séjour dans ses entrailles… Œuvre sépulcrale, froide, impassible, se souciant fort peu des époques, des conventions, demeurant quand tout s’achève… Libre à vous de faire de cet immense vaisseau infernal, un monde intime, ressource infinie pour l’imaginaire.


Chronique par Robin.

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